Il y a un an, un jeune néerlandais de 19 ans, Boyan Slat, disait avoir trouvé la solution pour nettoyer les océans. Son projet fait depuis le buzz, et a même reçu plusieurs prix. Les médias n’hésitent pas à parler d’une « idée de génie », d’une « solution » pour nos océans, d’un projet qui semble fédérer plusieurs chercheurs autour de ce génie en puissance. Son concept est surtout bien vendu et fait rêver, et c’est bien ce qui est ennuyeux.

Sans traiter de la faisabilité du projet puisque nous n’en savons rien, ce qui est dérangeant ici est cette mise en avant d’une solution à peine aperçue, sortie par un jeune inventeur pour ce qui n’est que de la  pure R & D. Il y a beaucoup trop d’attention et de temps consacrés à l’espoir d’une solution de nettoyage : le problème est-il vraiment de savoir comment nettoyer les océans ou de trouver une solution pour éviter au maximum leur pollution ?

Cet exemple met en avant le problème d’une nouvelle forme d’occupation virale des médias par des structures que j’ose à peine qualifier d’ONG. Il existe un nouveau format de « charité » d’entrepreneurs et businessmen qui viennent avec une idée simple – plus concept marketing que vraie réponse à une difficulté – formatée pour plaire au public, une « information-produit » facilement « consommable » et diffusable. Et ce n’est qu’après qu’on va chercher à savoir le fond de l’idée, de voir en profondeur le problème. Certes ils mettent en avant de très grandes causes mais l’enjeu réel n’est même pas traité.

L’un des problèmes majeurs, qui bloque l’émergence de véritables solutions à la présence des déchets dans notre environnement, réside dans ce glissement permanent subversif entre des options de solutions et des visions idéologiques de la société.

Il existe une dangerosité lorsqu’un problème est ainsi pris à l’envers: mis à part cet attrait vers un jeune homme qui semble présenter une idée révolutionnaire, on oublie complètement que la problématique n’est pas de nettoyer les océans mais d’arrêter de les souiller. C’est assez contrariant pour ceux qui travaillent en profondeur sur le changement sociétal nécessaire.

Mais il est aussi agaçant de voir pourquoi cette idée plaît, qui est la raison de son buzz : elle ne nécessite aucun effort de notre part. Les déchets se collecteraient tout seul et nous pourrions continuer à vivre sans remettre en cause notre mode de fonctionnement. Cela peut plaire à beaucoup mais c’est aujourd’hui impossible. Sur le papier, le projet serait prêt pour 2020 et il est dit qu’un nettoyage ne prendra « que » 5 années. Sera-t-il définitif ? Sûrement pas, si nous ne traitons pas l’origine de la pollution. A-t-on déjà vu quelqu’un n’avoir besoin de passer l’aspirateur qu’une seule fois dans sa vie ? Ce serait des années de perdues où les océans continueraient d’être pollués.

Alors combien d’années allons-nous attendre, « perdre » si j’ose dire, avant de traiter le fond du problème?  En 1987 est né le terme de « développement durable » et ici de quoi parle-t-on réellement ? Il s’agit d’un super-aspirateur géant et pas d’un changement de comportements. Le souci qui existe avec toutes ces logiques de super-solutions reste que le problème de base est écarté : quel est-il ? Notre société restera obsolète tant que l’économie ne sera pas devenue circulaire ; nous sommes aujourd’hui de plus en plus nombreux, il faut dès maintenant trouver des moyens d’une vraie gestion de notre espace et non plus fonctionner en mettant des pansements. Le duo d’humoristes Pierre Dac et Francis Blanche ont dit en leur temps quelque chose de très vrai, étonnamment d’actualité : « Face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement ». Je comprends tout à fait que certains s’horripilent quand on parle plus du pansement que de l’hémorragie.

Aujourd’hui, une énergie est dépensée dans un aller-retour entre experts depuis que Boyan Slat a trouvé les moyens marketing de mettre en avant une idée simple – les précisions sur son âge, ses études, son rapport de « 530 pages » permettent le buzz sans apporter de crédit scientifique – mais en face se trouve des spécialistes non moins sérieux. Ne nous méprenons pas, je le soutiens et lui souhaite réussite, mais l’enjeu n’est pas là. Focalisons-nous plutôt sur l’essentiel, c’est-à-dire transformer notre société, parce que nous n’en avons plus aujourd’hui le choix et parce que cela devra arriver tôt ou tard. Plus vite on se consacrera à cette tâche, et moins les mesures que nous devront prendre seront sévères.

Dans un contexte en mutation, nous avons besoin de nombreuses solutions mais il n’y a qu’une seule direction à prendre: celle qui passe par une analyse lucide et réaliste des changements à faire, volontairement, avant qu’ils ne s’imposent à nous.

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